Le choix des bibliothécaires – 6

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Le choix des bibliothécaires – 6

Hillesum Etty, Une vie bouleversée : Journal 1941-1943, Bruxelles, Lessius, 2013, 248 p.

Cote : 4717 HIL

 

Cette vie bouleversée, c’est celle d’une jeune juive néerlandaise d’Amsterdam qui se trouve affrontée brusquement à la destruction finale, décrétée par le nazisme contre son peuple d’appartenance.

Et ce livre nous propose de la suivre dans son itinéraire spirituel, à partir des pages de son journal, des années 41 et 42, jusqu’à sa mort à Auschwitz.

Un laps de temps très court, mais très riche d’une expérience spirituelle de haute volée, qui lui a permis, en face du mal absolu, de garder toute sa foi dans la beauté et la valeur de la vie et dans la force de l’amour  dans sa rencontre avec la haine.

Ce journal sait aussi accrocher par la richesse de son écriture, très concrète et très proche des réalités  d’une vie, devenue si menacée, donc aussi, si précieuse.

Cette douloureuse expérience sera donc aussi l’occasion de révéler un véritable don d’écriture, malheureusement, destiné à rester inachevé.

Cependant au départ de cette aventure spirituelle, il s’agit ” d’une jeune femme qui ne savait pas s’agenouiller”, issue d’un milieu intellectuel dégagé de toute appartenance religieuse, aussi bien du côté du judaïsme que du christianisme. Une jeune femme déjà très moderne, très libre dans ses mœurs et ses relations, très attirée par de vastes horizons de lecture.

Cependant une rencontre inattendue avec un psychiatre allemand, Sirius Spier, va lui ouvrir l’accès à la Bible et à la Parole de Dieu, et lui permettre ainsi de discipliner ses désordres de vie. Grâce à lui, elle découvre une forme de méditation qui s’achève en prière, qui l’agenouille au pied de son lit.

“J’ai parfois le sentiment d’avoir Dieu en moi”, reconnait-elle. Une présence de Dieu, qui va s’affermir de plus en plus et lui permettre de contrer courageusement la violence du mal et de la haine qui se déchaîne en face d’elle. Elle entend bien maintenir la présence de Dieu, en face de l’enfer qui semble s’installer, tandis que Dieu apparemment semble bien absent.

Elle va jusqu’à écrire avec une audace qui peut paraître déconcertante : “Il m’apparaît de plus en plus clairement que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider, de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous”.

N’est- ce pas là une manière de rejoindre le courage d’une Jeanne d’Arc, qui défend “l’honneur de Dieu” ou bien encore de rejoindre le pasteur Bonhoeffer, lui aussi victime des nazis, totalement ignoré cependant d’Etty, mais la rejoignant, dans sa foi restée intacte, en face de l’horreur du moment. Il écrivait alors : “Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement, il est avec nous et nous aide.”

C’est pourquoi, au milieu d’une guerre sans merci, elle entre en quelque sorte dans la nuit de Gethsémani, déterminée à veiller dans la fidélité et la patience. Elle écrit : “Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l’Éternité. Il faut devenir aussi simple et aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être.” Elle veille donc avec son Dieu, s’abandonnant entre ses mains, tout en se proposant de le protéger, lui, la première victime de cette guerre puisque, à travers cette haine et cette violence qui se déchaînent l’amour n’est pas aimé.

C’est pourquoi, devançant son arrestation, alors qu’elle reste encore libre de ses mouvements, elle s’engage volontairement au service des victimes de la haine, au service des femmes et des enfants, parqués dans le camp néerlandais de Westbrok, dans l’attente du départ pour Auschwitz et qui se trouvent dans des conditions de vie misérables. Elle s’engage, librement et de tout son cœur, auprès d’eux, pour témoigner de la force et de la beauté de l’amour et de la tendresse en face de l’enfer et du mal absolu. “Impitoyable, écrit-elle, mais nous devons être d’autant plus miséricordieux  au fond de nous, c’est le seul remède.”

Elle reste persuadée  qu’il n’y a que la miséricorde et l’amour qui puissent préparer ces temps nouveaux qu’elle voit déjà venir et qu’elle anticipe dans sa prière : ” J‘aimerais tant vivre, contribuer à préparer les temps nouveaux, leur transmettre cette  part indestructible de moi-même; car ils viendront certainement. Ne se lèvent-ils pas déjà en moi jour après jour ?.”

Cependant , peu de temps après avoir écrit ces lignes, Etty fera partie du convoi pour Auschwitz, ou elle trouvera sa fin, avec beaucoup d’autres dans les fours crématoires de ce camp monstrueux.

Ce qui n’a pu être détruit cependant, c’est ce magnifique témoignage de confiance dans la valeur absolue  de l’Amour et de la Beauté  de la Vie, parce qu’elles sont l’œuvre de la Bonté d’un Dieu qui n’est que tendresse et miséricorde.

Sans aller aussi loin dans le déchainement de la haine et la violence que le temps d’Etty, le notre n’est pas exempt non plus de désarrois et d’inquiétudes. C’est pourquoi le magnifique message de confiance et d’espoir dont se livre se révèle être le porteur, peut encore nous toucher et faire vibrer notre cœur.

Claudine Collinet

 

 

 

 

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