Le Notre Père

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Le Notre Père

Le 3 décembre 2017, le premier dimanche de l’Avent, une nouvelle traduction liturgique du Notre-Père entrera en vigueur. Les fidèles catholiques ne diront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation » :

 

Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,
pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
et ne nous laisse pas entrer en tentation,
mais délivre-nous du mal.
Amen.

 

La prière du Notre Père est la prière que Jésus lui-même a enseignée à ses Apôtres (cf. Mt 6, 9-13; Lc 11,2-4), elle est, pour tout chrétien, la prière la plus familière mais aussi la plus fondamentale : elle veut tourner notre cœur vers le Père comme le Fils éternel tournait son cœur vers son Père.

En ce sens il ne saurait s’agir de « changer » le Notre Père, mais seulement de changer notre traduction afin que celle-ci soit plus fidèle au texte grec des Écritures, ou, plus exactement, à la pensée sémitique de Jésus qui se trouve derrière. Cette nouvelle traduction se veut donc plus précise, plus juste.

Elle se veut aussi plus en harmonie avec le sens commun qui fait volontiers sienne cette parole de saint Jacques, « Dieu ne peut être tenté de faire le mal, ni ne tente personne » (Jc 1, 13). En effet loin de soumettre à la tentation Dieu donne la force de ne pas succomber au Mal, de ne pas refuser la vie et l’amour qu’Il nous offre.

Enfin elle est, comme le nouveau lectionnaire, une bénédiction, puisqu’elle va permettre à tous et chacun de redécouvrir le Notre Père, de réapprendre à le dire posément, de méditer chacune de ses demandes.

 

NOUS PROPOSONS CI-DESSOUS QUELQUES ÉLÉMENTS DE CATÉCHÈSE

 (Traduction, structure, modèle, liturgie)

 

TRADUCTION

La traduction française adoptée en 1966 : « Ne nous soumets pas à la tentation », sans être fausse, demandait une bonne culture sémitique pour être comprise correctement. Sans cela elle pouvait donner l’impression qu’il appartenait à Dieu de nous tenter, voir même qu’il pouvait se plaire à nous tenter ! Et c’est bien pourquoi beaucoup de fidèles, en vertu du sensus fidei (sens commun de la foi), buttaient sur cette formulation.

La nouvelle traduction, qui espérons-le deviendra bientôt familière, veut permettre une compréhension plus immédiatement de cette affirmation du Notre Père qui, il est vrai, n’est pas des plus simples !

 

« Soumettre » ou « laisser entrer » ?

 

Le verbe grec utilisé eispherô signifie littéralement « porter dans » « entrer dans ». C’est le verbe employé par exemple lorsque des hommes portant un malade sur une civière cherchent à l’introduire auprès de Jésus (Lc 5,18). Si l’on ajoute une négation cela donne : « ne pas porter dans » « ne pas entrer dans ». Jusque-là rien de compliqué.

Cependant Jésus ne s’est pas exprimé en grec, il s’est exprimé en araméen (hébreu). Or le grec peine à se faire l’écho de l’auxiliaire « faire » que la pensée hébraïque emploie pourtant. Si bien qu’en disant « entrer dans » nous trahissons quelque peu la pensée de Jésus qui exprime un « faire entrer dans ». Et nous risquons de la trahir plus encore lorsque nous ajoutons une négation. Car la négation peut porter tout autant sur l’auxiliaire « avoir » que sur le verbe « entrer ». Dans le premier cas cela donne « ne pas faire entrer » (ne nous fais pas entrer), dans le second « faire ne pas entrer » (fais que nous n’entrions pas).

Si toutes les traductions sont possibles nous comprenons bien que : « ne nous soumets pas » ou « ne nous induits pas » est, théologiquement, assez différent de : « ne nous laisse pas succomber » ou « ne nous laisse pas entrer ». En replaçant cette demande dans le contexte du Notre Père, et plus précisément dans le combat que nous menons face au Mauvais comme le fait le Catéchisme de l’Eglise Catholique (§2846), nous comprenons qu’il s’agit bel et bien de demander au Seigneur son aide pour que nous ne succombions pas. D’où la nouvelle traduction « ne nous laisse pas entrer ». Mais entrer en quoi ?

 

« Épreuve » ou « tentation » ?

 

Le mot grec peirasmos peut se traduire par « épreuve » ou par « tentation », et sans doute faut-il regarder le sujet de la phrase pour traduire correctement. Comprenons.

Quand le terme peirasmos se rapporte à Dieu il est traduit, dans la liturgie au moins, par « épreuve ». Eprouver quelqu’un c’est sonder son cœur, voir la qualité de sa foi, de son attachement. « L’épreuve qui vous a atteints n’a pas dépassé la mesure humaine. Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces. Mais avec l’épreuve il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. » (1Co10,13). Ainsi le terme grec peirasmos se trouve plusieurs fois dans le Nouveau Testament avec ce sens d’« épreuve » comme ici chez saint Paul.

Par contre il est assez peu présent dans les Septantes (traduction grecque de l’Ancien Testament) hormis dans les écrits deutérocanoniques comme par exemple dans le livre de Ben Sira le Sage : « dans l’épreuve Abraham fut trouvé fidèle » (44,20). Néanmoins, derrière d’autres racines verbales, l’idée d’épreuve est bien présente : « Seigneur, je le sais, tes décisions sont justes ; tu es fidèle quand tu m’éprouves » (Ps 118,75) ou encore : « Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs » (Jr 20,12), et c’est par excellence ce que traverse Job « Qu’il me passe au creuset : j’en sortirai comme l’or » (Job 23,10).

L’épreuve, comme le rappelle l’Eglise au jour de la Toussaint, fait partie de la vie des chrétiens : « Dieu les a mis à l’épreuve et les a trouvés fidèles, il leur a donné la gloire de son Royaume » (Antienne des Vêpres). Si, spontanément, nous n’avons pas très envie d’être éprouvés par le Seigneur, demandons pour le moins que cette épreuve ne soit pas trop lourde, nous qui connaissons notre faiblesse et craignons de tomber.

Mais peirasmos, au sens radical, signifie aussi « tenter ». Tenter, c’est l’attitude du Démon qui veut nous faire tomber dans un piège. Tel fut le cas pour Jésus au désert : « Ayant alors épuisé toute tentation possible, le Diable s’écarta de lui jusqu’au moment fixé ». (Lc 4,13) Et c’est bien de cette chute que le Seigneur veut prémunir ses disciples quand l’heure fixée s’annonce : « Arrivé là, il leur dit : « Priez, pour ne pas entrer en tentation ». »  (Lc 22,40). La tentation vient du Diable. Et c’est bien pourquoi Jacques a raison d’affirmer : « Que nul, quand il est tenté, ne dise: « Ma tentation vient de Dieu. » Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. »  (Jc 1,13)

Retenons que Satan « tente » et que Dieu « éprouve ». Et c’est là encore toute la structure du Notre Père qui nous fait opter pour la nouvelle traduction : « ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Une telle demande n’est compréhensible que dans un ensemble plus large qui est celle de la prière du Notre Père tout entière. Il ne faut donc pas s’arrêter à des considérations linguistiques et encore moins à cette seule 6ème demande du Notre Père car là n’est pas le centre du Notre Père. La nouvelle traduction est donc une occasion d’approfondir la prière que Jésus nous a laissée.

 

STRUCTURE

 

Le Notre Père se compose d’une affirmation : « Notre Père qui es aux cieux » et de 7 demandes.

Ces demandes se décomposent en deux parties. Dans la première partie dominent les demandes en « tu » : « ton nom », « ton règne », « ta volonté ». Nous sommes renvoyés directement à la gloire de Dieu. Dans la seconde le « nous » s’impose : « pardonne-nous », « délivre-nous ». Nous sommes renvoyés à un combat, une lutte, notre lutte face au Mauvais.

A la charnière, et comme au centre du Notre Père, on trouve la 4ème demande : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » qui renvoie non pas tant à un combat qu’à une force, ce pain (eucharistique) sans lequel nous pouvons tenir sur la route (cf. 1R19,7). Ce qui veut dire qu’au centre du Notre Père transparait déjà le visage du Christ, lui qui est le Pain vivant descendu du ciel.

 

Au centre le Christ

Pour éclairer plus encore le centre du Notre Père nous pouvons, avec le Cardinal Barbarin, tenir deux à deux les huit affirmations (un verset introductif et sept demandes) et dégager ainsi la structure concentrique de cette prière.

 

NOTRE PÈRE QUI ES AUX CIEUX

Que ton nom soit sanctifié

Que ton règne vienne

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL

[ Le Christ ]

DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN DE CE JOUR

Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons-aussi …

Ne nous laisse pas entrer en tentation

MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MAL

 

 « Notre Père qui es aux cieux » / « délivre-nous du mal » Alors que Dieu, Créateur du ciel et de la terre, avait tout disposé pour que nous ayons la vie et la vie éternelle, le mal est entré dans ce monde et avec lui la mort. Si le Christ a eu raison de la mort et du péché, le combat reste, jusqu’à son retour dans la Gloire, bien présent en ce monde.

« Que ton nom soit sanctifié » / « Ne nous laisse pas entrer en tentation » Aux bons anges qui ne cessent de chanter « Saint, Saint, Saint le Seigneur », et auxquels nous nous joignons quand nous chantons le Sanctus, s’opposent les mauvais anges avec à leur tête celui que le Christ lui-même appelle Satan, celui qui cherche à nous faire tomber. Si le démon nous tente sachons aussi voir ceux qui combattent pour nous dans le ciel.

« Que ton règne vienne » / « Pardonne-nous nos offenses … » Alors que nous pouvons faire advenir le règne de Dieu en faisant jaillir ce qu’il y a de bon au cœur de l’homme, trop souvent nous écrasons, méprisons les autres. C’est à chacun qu’il appartient de choisir ou « la vie et le bonheur » en suivant les chemins du Seigneur ou « la mort et le malheur » en s’en détournant (Cf. Dt 30, 15-16)

« Que ta volonté soit faite… » / « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » Dans ces deux affirmations nous touchons le Christ et la force de son salut. Seul le Christ a pu faire la volonté du Père, suivre jusqu’au bout ses chemins, en s’offrant sur la Croix : « non pas ce que je veux mais ce que tu veux » (Mt26,39). Ce faisant, il a livré pour nous son Corps et son Sang. C’est ce Pain venu du Ciel qui nous donne de lutter contre les offenses, les tentations et le mal.

Nous sommes donc bien au cœur d’un combat que le Christ a remporté et que lui seul peut nous aider à remporter en nous donnant part au Banquet eucharistique.

Pour plus de détails nous renvoyons à l’ouvrage du Cardinal Philippe Barbarin, Le Notre Père, Conférences de Carême à Fourvière, Parole et Silence, 2007.

 

MODÈLE DE LA PRIÈRE

La prière du Seigneur

« Parcourez toutes les prières qui sont dans les Écritures, et je ne crois pas que vous puissiez y trouver quelque chose qui ne soit pas compris dans l’Oraison dominicale » (S. Augustin, Lettre 130, XII, 22) Voilà une affirmation forte de l’Evêque d’Hippone qui dit la place que cette prière occupe dans l’Ecriture, elle qui peut être dite « le résumé de tout l’Evangile » (Tertullien), et dans la bouche de Jésus. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique développe :

L’expression traditionnelle « Oraison dominicale » [c’est-à-dire « prière du Seigneur »] signifie que la prière à Notre Père nous est enseignée et donnée par le Seigneur Jésus. Cette prière qui nous vient de Jésus est véritablement unique : elle est « du Seigneur ». D’une part, en effet, par les paroles de cette prière, le Fils unique nous donne les paroles que le Père lui a données (cf. Jn 17, 7) : il est le Maître de notre prière. D’autre part, Verbe incarné, il connaît dans son cœur d’homme les besoins de ses frères et sœurs humains, et il nous les révèle : il est le Modèle de notre prière. (CEC 2765)

 

Mais cette prière qui trouve sa place au cœur de l’enseignement spirituel de Jésus, le discours sur la montagne (Mt 5-7), n’est pas seulement la prière par excellence puisque donnée par Jésus, elle est le modèle de toute prière comme l’affirme encore S. Thomas d’Aquin : « L’Oraison dominicale est la plus parfaite des prières … En elle non seulement nous demandons tout ce que nous pouvons désirer avec rectitude, mais encore selon l’ordre où il convient de le désirer. De sorte que cette prière non seulement nous enseigne à demander, mais elle forme aussi toute notre affectivité (S. Th. IIa IIae, q.83, a.9). Là encore nous ne pouvons que renvoyer au Catéchisme :

Mais Jésus ne nous laisse pas une formule à répéter machinalement (cf. Mt 6, 7 ; 1 R 18, 26-29). Comme pour toute prière vocale, c’est par la Parole de Dieu que l’Esprit Saint apprend aux enfants de Dieu à prier leur Père. Jésus nous donne non seulement les paroles de notre prière filiale, il nous donne en même temps l’Esprit par qui elles deviennent en nous « esprit et vie » (Jn 6, 63). Plus encore : la preuve et la possibilité de notre prière filiale c’est que le Père « a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : « Abba, Père ! » » (Ga 4, 6). Puisque notre prière interprète nos désirs auprès de Dieu, c’est encore « Celui qui sonde les cœurs », le Père, qui « sait le désir de l’Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu » (Rm 8, 27). La prière à Notre Père s’insère dans la mission mystérieuse du Fils et de l’Esprit. (CEC 2766)

 

Commentée par S. Augustin

Lorsque S. Augustin dans sa Lettre à Proba parle de la prière il dit : « La prière ne doit pas comporter beaucoup de paroles, mais beaucoup de supplication » Et, plus loin, ayant achevé son commentaire de la Prière du Seigneur, il dit : « Lorsque nous disons n’importe quelles autres paroles, soit que le cœur de l’homme en prière les forme d’abord pour voir clair en lui, soit qu’il s’y attache en conclusion pour s’épancher, nous ne disons rien d’autre que ce qui se trouve déjà dans cette prière du Seigneur, du moins si nous prions de façon juste et appropriée. »

Ecoutons S. Augustin nous parler de la Prière du Seigneur :

Les paroles nous sont nécessaires, à nous, afin de nous rappeler et de nous faire voir ce que nous devons demander. Ne croyons pas que ce soit afin de renseigner le Seigneur ou de le fléchir.

Aussi, lorsque nous disons : Que ton nom soit sanctifié, c’est nous-mêmes que nous exhortons à désirer que son nom, qui est toujours saint, soit tenu pour saint chez les hommes aussi, c’est-à-dire ne soit pas méprisé, ce qui profite aux hommes et non pas à Dieu.

Et lorsque nous disons : Que ton règne vienne, alors qu’il viendra certainement, que nous le voulions ou non, nous excitons notre désir de ce règne, afin qu’il vienne pour nous, et que nous obtenions d’y régner.

Quand nous disons : Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, c’est pour nous que nous demandons une telle obéissance, afin que sa volonté soit faite en nous comme elle est faite au ciel par ses anges.

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(S. Augustin, Lettre à Proba sur la Prière, dans Liturgie des Heures 4, Office des Lectures, mardi de la 29ème semaine de Temps ordinaire)

 

Dans l’initiation chrétienne des adultes

Une des dernières étapes proposées par le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, consiste à remettre aux catéchumènes la prière du Notre Père :

« On transmet aussi aux catéchumènes l’Oraison dominicale ou Prière du Seigneur. Depuis l’Antiquité, elle est la prière spécifique de ceux qui, par le baptême ont reçu l’adoption filiale ; les néophytes la diront avec les autres baptisés à la première célébration de l’eucharistie à laquelle ils participeront. » – (RICA,  n° 182).

On pourrait se demander pourquoi la transmission du Notre Père n’est prévue qu’une fois la formation des catéchumènes achevée, précisément dans la semaine qui suit le troisième scrutin. Il faut se souvenir ici que dans l’Antiquité les catéchumènes n’étaient pas admis à assister à l’ensemble de la messe mais seulement à la « Liturgie de la Parole ». La « Liturgie eucharistique », avec en son centre le sacrifice de la messe et la communion, était réservée aux seuls baptisés. Les catéchumènes n’étaient donc pas amenés à dire le Notre Père avant leur baptême. Leur remettre le Notre Père juste avant leur baptême c’était leur faire prendre conscience profondément de l’esprit filial qui allait leur être donné (cf RICA 175). Et c’est toujours en ce sens que l’Eglise transmet la Prière du Seigneur aux catéchumènes afin qu’au jour de leur baptême, ayant reçu l’adoption filiale, ils puissent la dire avec les autres fidèles.

La pratique de « renvoyer » les catéchumènes ou de les « envoyer » poursuivre leur instruction d’une façon qui leur soit plus adaptée une fois entendue la Parole de Dieu est encore possible aujourd’hui.

 

DANS LA LITURGIE

 

Le Notre Père tel qu’il se présente dans l’Evangile de Matthieu (6,9-13), a fortiori chez Luc (11,2-4) où il est plus court, s’arrête avec cette dernière demande « Délivre-nous du mal ». Or dans la récitation commune : prière familiale ou, plus encore, liturgie eucharistique, nous trouvons cette finale : « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles ». Pourquoi ?

« A toi, le règne, la puissance et la gloire » est ce que nous appelons une doxologie– littéralement une parole de gloire. Il s’en trouve à la fin de toute prière juive. Chez les chrétiens la doxologie est devenue trinitaire : elle fait mention du Père, du Fils et du Saint Esprit : « Gloire au Père au Fils et au Saint Esprit ». Si dans le Notre Père nous nous en tenons à une formulation juive c’est pour nous souvenir que c’est là la prière de Jésus, et la manière dont lui, dans sa propre prière, s’adressait à son Père.

 

Embolisme

Cependant la liturgie de la messe va plus loin encore puisque les mots ajoutés ne s’arrêtent pas à cette doxologie. En regardant le Missel Romain (et ses rubiques), nous voyons qu’au terme du Notre Père un dialogue s’instaure entre le célébrant et les fidèles, dialogue dans lequel s’inscrit un long développement du Notre Père, appelé embolisme.

 

Le prêtre, les mains jointes, introduit la prière en disant, par exemple :

Comme nous l’avons appris du Sauveur,
et selon son commandement, nous osons dire :

Il étend les mains, et, avec le peuple, il continue :

Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,
pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
et ne nous laisse pas entrer en tentation,(Nelle traduction)
mais délivre-nous du mal.

Les mains étendues, le prêtre, seul continue :

Délivre-nous de tout mal, Seigneur,
et donne la paix à notre temps
par ta miséricorde, libère-nous du péché
rassure-nous dans les épreuves
en cette vie où nous espérons
le bonheur que tu promets
et l’avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur.

L’assemblée conclut la prière par une acclamation :

Car c’est à toi qu’appartiennent le règne,
la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles.

 

Qu’est-ce exactement un « embolisme » ? Embolisme vient du grec emballô qui signifie « jeter dans » « placer dans » « insérer ». Cela signifie que nous avons insérer une prière entre le Notre Père et la doxologie finale. Plus qu’un commentaire cette prière, veut amplifier ce qui vient d’être dit : « délivre-nous du mal », elle veut donner toute sa mesure à cette demande. Mesure non pas des maux mais du salut.  L’Eglise veut en effet, à cet instant précis, donner à ses enfants l’assurance que le Seigneur délivre du mal, donne la paix, libère du péché, secourt dans l’épreuve, promet le bonheur éternel et l’avènement de son Fils Jésus-Christ.

 

Avant la communion

Sans retracer toute la messe nous pouvons dire qu’avec l’offertoire un premier tournant s’opère, nous avons quitté la liturgie de la Parole pour entrer dans la liturgie eucharistique. A ce tournant doit succéder une ascension verticale vertigineuse, c’est pourquoi le prêtre avant de réciter la Préface et de prononcer les Paroles de la consécration interpelle les fidèles en disant : « élevons notre cœur ». Comme le dit le Cardinal Barbarin, « le prêtre devient premier de cordée, identifié au prêtre ». Il marche désormais seul en tête, agissant in persona Christi capitis (en la personne du Christ Tête), entrainant derrière lui tous les fidèles

Nous ne pouvons nous attarder sur la Prière eucharistique proprement dite, pourtant si riche. Précisons juste qu’elle se termine par trois mots, souvent chantés : « par lui, avec lui, et en lui ». C’est trois mots ne sont pas seulement l’achèvement du Canon. Ils sont aussi les mots sur lesquels il faudra s’appuyer pour dire le Notre Père dans une disposition filiale, comme le Christ l’a dit et appris aux siens, Christ qui est là désormais réellement présent devant nous dans l’Eucharistie,.  « Par lui » cela signifie que nous n’accédons au Père que par Jésus ; « avec lui » que nous sommes toujours derrière Jésus, toujours à apprendre de lui par où il faut passer, comment il faut prier ; « en lui » cela veut dire que notre prière ne sera filiale que si elle est faite en Jésus.

Arrive alors le Notre Père qui prend place au tout début des rites de Communion. La communion, comme l’a rappelé le Concile Vatican II, est la « source et sommet de toute vie chrétienne » (Lumen Gentium 11). Au cours de la célébration de la messe, la communion est l’aboutissement et le sommet de la célébration. Dans la communion du prêtre se dit en effet l’achèvement du sacrifice eucharistique et dans la communion des fidèles le sommet de leur participation.

La récitation du Notre Père est une préparation essentielle à la communion pour plusieurs raisons:

  • Nous y demandons le pain« quotidien », « supersubstantiel » (cf. Mt 6,11), qui ne peut être que le Corps glorieux du Christ.
  • Nous demandons le pardon des offenses, ce que l’eucharistie accomplie puisqu’elle libère des fautes quotidiennes (péchés véniels) et préserve des péchés mortels (cf. Concile de Trente, Dz 1638)
  • Nous nous rappelons que nous sommes tous les enfants d’un même Père et que nous formons un seul Corps dans un seul Esprit.
  • Enfin dans cet embolisme nous demandons la paix, comme si le dernier obstacle à cette communion était l’absence de paix entre les membres de l’Eglise.

 

Plus encore la récitation du Notre Père se veut est une anticipation de ce que la communion eucharistique réalise puisqu’elle appelle cette unité que le sacrement réalise. Il ne saurait donc s’agir de déplacer ce Notre Père ou, pire encore, de l’omettre, lui ou son embolisme ! En ce sens il est fort louable que la liturgie de Paul VI ait remis en avant la récitation du Notre Père par l’ensemble des fidèles (et non par le seul prêtre).

 

Geste ?

Dans beaucoup de communautés les fidèles ont pris l’habitude, à l’imitation du prêtre, d’étendre les mains au moment de dire le Notre Père ? D’où vient ce geste ? Est-il justifié ?

A chaque fois que le prêtre à la messe fait acte de présidence et agit in persona Christi  il étend les mains. C’est le cas par exemple :

  • Lorsqu’il prononce la salutation initiale : « La grâce de Jésus-Christ notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père, et la communion de l’Esprit Saint soit toujours avec vous »
  • Lorsqu’il introduit une prière en disant : « le Seigneur soit avec vous » et que les fidèles répondent : « Et avec votre esprit »
  • Lorsqu’il prononce les prières spécifiques à chaque messe : prière d’ouverture ou collecte, prière sur les offrandes, prière après la communion.
  • Lorsqu’il dit la Prière eucharistique (sauf si un geste plus approprié est indiqué : signe de croix, imposition des mains, prendre le pain…)

Rappelons que ce geste d’étendre les mains vient de l’Ancien Testament, plus précisément de Moïse intercédant pour le peuple au sommet de la montagne afin que le peuple soit victorieux face aux Amalécites, Aaron et Hour lui soutenant les mains. (cf. Ex 17, 9-12)

« Ces prières, dites par le prêtre qui préside l’assemblée en tenant la place du Christ en personne, s’adressent à Dieu au nom de tout le peuple saint et de tous ceux qui sont présents » (Présentation Générale du Missel Romain 30)

Si plusieurs prêtres concélèbrent, ce qui « manifeste heureusement l’unité du sacerdoce et du sacrifice » (PGMR 199), seul le célébrant principal préside l’assemblée et dirige la prière mais tous agissent in persona Christi. Ce qui rend la gestuelle un peu plus complexe. Ainsi au moment de la consécration proprement dite, seul le célébrant principal se saisit des espèces eucharistiques pour prononcer sur elles les paroles de la consécration, mais tous étendent la main et prononcent avec lui les paroles de consécration. Aux autres moments de la Prière eucharistique où le prêtre doit tenir les mains écartées, soit tous tiennent les mains écartées avec lui et prononcent avec lui les paroles, soit il tient seul les mains écartées et prononce seul les paroles pour tous les autres, soit il délègue à l’un d’eux et tient avec les autres les mains jointes (Memento des vivants ou Memento des défunts). Pour les détails on se reportera à la PGMR (nn. 219-236).

Que se passe-t-il au moment du Notre Père ? Les différents cas de figure que nous venons d’évoquer se retrouvent : Le célébrant principal commence par dire seul la monition qui précède : « Comme nous l’avons appris du Sauveur… », puis, nous dit la PGMR : « les mains étendues, il dit avec les autres concélébrants, qui eux aussi étendent les mains, et avec tout le peuple l’oraison dominicale elle-même » (n.237). Ensuite le célébrant principal dit seul l’embolisme avant que tous les concélébrants, avec le peuple, ne prononcent l’acclamation finale (cf. n.238)

On comprend bien que par mimétisme les fidèles, invités à associer leurs voix et leurs prières à celle du célébrant, aient pris l’habitude d’écarter eux-aussi les mains. Cependant au regard de l’action liturgique qui se déploie ici, c’est-à-dire au regard de la célébration de l’Eucharistie, ce geste ne s’impose pas. En effet si l’ensemble des fidèles est invité à dire le Notre Père, ce qui est un acte essentiel de leur participation active (cf. ci-dessous), seuls les concélébrants sont invités à le dire et même tenus de le dire en étendant les mains, ce qui est un acte maintenu de leur ministère sacerdotal. D’ailleurs à ce moment-là, le diacre, s’il y en a un, devrait selon l’usage légué du rit romain tenir les mains jointes. Mais cette remarque ne peut être généralisée car chaque action liturgique demande d’être regardée pour elle-même. D’ailleurs nous savon bien que dans la prière personnelle ou familiale, réglée par les seules habitudes, chacun s’il le veut peut faire monter cette prière vers le Père en étendant les mains.

 

Participation active

N’oublions pas que la récitation ou le chant du Notre Père par l’ensemble des fidèles, et non plus par le seul prêtre, a été souhaité en vue de favoriser leur participation active, participation qui est, à ce moment de la messe, tout à fait essentielle puisque le Notre Père prépare immédiatement à la communion qui est le sommet de cette participation.

D’ailleurs c’était bien pour développer la participation active des fidèles que la Sacrée Congrégation des Rites autorisait les fidèles dès septembre 1958, dans son Instruction sur la Musique sacrée et la Sainte Liturgie, à réciter le Pater à la messe lue. La Sacrée Congrégation des rites pointait alors la nécessité que les fidèles ne soient pas selon une expression reprise à Pie XI « comme des étrangers et des spectateurs muets » mais « qu’ils fournissent cette participation qui est requise par un si grand mystère, et qui procure des fruits très abondants » (Instruction n.28). L’instruction, dans un souci d’expliquer une telle participation, parlait de participation intérieure des fidèles, de participation commune à travers les chants ajustés et enfin de dialogues. Ces derniers pouvant aller du simple « Amen » à la récitation avec le prêtre de parties appartenant au propre de la messe (Introït ou antienne d’introduction, graduel, offertoire, antienne de communion). L’Instruction poursuivait en parlant du Notre Père : « Dans les messes lues, tout le Pater noster, puisqu’il est la prière qui de toute antiquité prépare à la communion, peut être récité par les fidèles avec le prêtre célébrant, en latin seulement, et tous ajoutant Amen » (Instruction n.32)

A la suite de tout le mouvement liturgique, le Concile Vatican II, dans sa Constitution sur la sainte liturgie (Sacrosanctum Concilium), a largement développé la participation active des fidèles : « La mère Eglise désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle- même et qui, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien, « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté » (1P 2,9 cf. 1P 2,4-5) » (SC14). Notamment en insistant sur la communion des fidèles, parfaite participation à la messe (SC 55), et en favorisant « les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques » (SC 30)

C’est de nouveau dans cette participation « consciente, active et fructueuse » que la réforme de Paul VI a voulu inscrire le Notre Père, en l’étendant cette fois à la langue « vernaculaire » ou langue du pays. Et c’est pourquoi la PGMR fait mention du Notre Père lorsqu’elle parle de ces parties de la messe qui « sont très utiles pour manifester et favoriser la participation active des fidèles et qui reviennent à toute l’assemblée » (PGMR 36), tout comme l’acte pénitentiel ou la prière universelle.

Les fidèles doivent donc avoir à cœur de s’associer par leurs voix à la prière du Notre Père.

 

Office divin

Si le Notre Père trouve sa place dans la messe, il parcourt beaucoup plus largement la liturgie de l’Eglise. On le retrouve en dehors de la messe dans la célébration des sacrements comme le Baptême, le Mariage, et aussi l’Onction des malades (quand les circonstances le permettent), la Pénitence souvent. Il a aussi toute sa place lors de la célébration des Funérailles.

 

Mais nous voudrions ici souligner sa place dans l’Office divin dont la récitation peut être communautaire ou solitaire. Nous retrouvons le Notre Père aux Laudes (prière de matin) et aux Vêpres (prière du soir), c’est-à-dire aux deux principales Heures de la journée. La Présentation générale de la Liturgie des Heures précise : « Aux offices de matin et du soir, étant donné que ce sont les heures les plus populaires, après les intercessions, l’oraison dominicale trouve place en raison de sa dignité, conformément à une tradition vénérable » (n.194) Cela signifie que : « L’oraison dominicale sera (donc) désormais dite solennellement trois fois par jour : à la messe, aux offices du matin et du soir. » (n.195) « Solennellement » veut dire tout à la fois que le Notre Père est porté par toute la prière de l’Eglise, et que cette prière a (ou peut avoir) un caractère public ou communautaire. Nous ne sommes pas encore dans une prière « privée », la prière qui peut être celle de chacun à n’importe quel moment de la journée.

 

Par contre il est intéressant de noter que dans la tradition monastique (nous nous référons à la tradition bénédictine), la récitation du Notre Père est beaucoup plus fréquente puisque l’Oraison dominicale est dite à la fin des Vigiles et de chaque « petites heures » : Prime, Tierce, Sexte et None. Elle se situe à la fin de l’office juste après la supplication litanique : Kyrie (les intercessions des « grandes heures ») et juste avant l’oraison finale. Mais ce qui importe ici c’est qu’elle n’est pas dite à voix haute mais en silence, et cela jusqu’aux deux dernières demandes qui vont se répondre :

Notre Père, en silence jusqu’à :
V/ Et ne nous laisse pas entrer en tentation
R/ Mais délivre-nous du mal

Le verset est dit par celui qui préside. L’ensemble des moines répondent à voix haute. Il en va de même aux heures des repas dans la récitation du Bénédicité.

 

Cette tradition nous rapproche de la récitation privée, et nous incite à dire souvent la prière du Notre Père afin qu’elle modèle toujours davantage notre prière et nous garde tout au long de la journée dans un esprit filial.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Le Notre Père (CEC 2759-2865)

Ecole du Notre Père (Mgr Dominique Lebrun)

Notre Père et éthique (P. Philippe Bordeyne)

Notre Père chez Mt et Lc

Dossier Notre Père SNPLS

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